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Les voix de Mossoul

Récits de la vie sous le joug de l'Etat islamique, par ceux qui se sont échappés

Story by Programme alimentaire mondial November 18th, 2016

Derrière des kilomètres de fils barbelés, une foule est assise près de matelas multicolores, de couvertures, de boîtes d'ustensiles et de sacs débordant de vêtements. Deux hommes portant une lourde poêle métallique tentent de se frayer un chemin à travers la foule et les tas d’objets. « Nous voulions être sûrs d’être de pouvoir de cuisiner ici, » dit l'un d'eux. « Nous devons faire en sorte de nous sentir chez nous le temps que ça dure. »

"La maison" c’est maintenant le camp de Khazer, un refuge sûr pour plus de 6 000 Irakiens qui ont fui les conflits à Mossoul, situé à seulement 45 km de là. La plupart viennent du quartier de la ville de Gogjali, dans la première vague importante de personnes déplacées depuis le début de l'offensive le 17 octobre. Bien que la zone ait été reprise par les Forces de Sécurité Irakiennes, les combats intenses n’ont pas laissé d'autre choix aux gens que de fuir et ce le plus rapidement possible.

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Beaucoup de personnes arrivant dans le camp sont épuisés, désorientés et souffrent de la faim. Le Programme alimentaire mondial (PAM) les accueille avec un repas chaud et des boîtes de nourriture. Une fois installés dans le camp avec un accès aux équipements de cuisine, ils continuent à recevoir de la nourriture du PAM chaque mois, comme de la farine de blé, des pois chiches, des haricots et de l’huile. Jusqu'à présent, le PAM a aidé plus de 66 000 personnes touchées par le conflit dans le pays. Certaines d'entre elles vivent dans des camps comme celui de Khazer, d'autres choisissent de rester dans des logements temporaires plus près de chez eux.

Aux quatre coins du camp, les larmes coulent et des scènes de retrouvailles se déroulent, alors que d'autres tentent de déplacer leurs affaires et de s’installer. Beaucoup portent un fardeau bien plus lourd que leurs affaires, comme leurs expériences sous le prétendu Etat islamique (EI) pendant deux ans et leurs pensées anxieuses sur l'avenir.

Certains étaient suffisamment gentils pour s’arrêter et nous donner un aperçu de la réalité dont ils sont seuls témoins et une réalité que le reste du monde ne pourra connaitre qu’à travers leurs mots.

Abdullah retrouve sa fille après une séparation de plus de deux ans à cause du conflit. Photo : WFP/Alexandra Murdoch

Abdullah : « Quand l'Etat Islamique a pris Mossoul en 2014, nous avons tout simplement fui. Il y avait des tirs, des combats et le chaos. Je ne sais pas comment nous avons été séparés mais Najah est restée derrière. J'ai pris la moitié de la famille et j’ai cherché un lieu sûr, mais lorsque je suis retourné pour la chercher, toutes les routes de la ville étaient bloquées. Je ne peux pas mettre des mots sur ce que j’ai ressenti à ce moment-là.

Cela fait deux ans, deux mois et sept jours que je n'avais pas vu ma fille. Depuis notre séparation, j’ai pensé à elle chaque seconde, chaque minute, chaque jour.


" La revoir aujourd’hui me donne l'impression de renaître. C'est comme si j'avais soif depuis bientôt trois ans et quelqu'un m'a enfin donné à boire."

J'essayais de la protéger de très loin. J'envoyais de l'argent de manière cachée et je lui ai même arrangé un mariage avec une connaissance, pour éviter qu'un membre de l'EI ne la force à l'épouser. »

Najah : « Je me suis sentie prise au piège pendant plus de deux ans, incapable de m’échapper. Comme il n’y avait que ma mère et moi à la maison, nous devions envoyer mon frère de cinq ans au marché pour chercher de la nourriture étant donné qu’il était le seul homme de la maison. Etre ici avec mon père est un soulagement incroyable pour moi. »

Hussain est assis au milieu de ses affaires. Photo : WFP/Alexandra Murdoch

Hussain Hamadani, âgé de 62 ans, est assis au milieu de ses affaires au camp de Khazer. "Ce n'est pas tout ce que je possède," dit-il. "C'est l'essentiel. Quelques vêtements, de la nourriture et des produits de toilette. Nous avons laissé tout le reste à la maison. C'est la deuxième fois que nous devons déménager, et la dernière fois nous avons perdu beaucoup de nos biens. Nous les perdons encore actuellement.

Il y a deux jours, Gogjali a été repris par les forces de sécurité irakiennes, mais les combats étaient toujours en cours, donc nous n'avions pas d'autre choix que de partir. Nous avons hésité, mais en fin de compte nous avons dû choisir entre nos vies et nos biens.



Vivre sous l’EI était tragique.

Nous avons fait profil bas pour ne pas s’attirer d’ennuis, mais c’était difficile. Je ne recevais plus mon salaire. Mes deux fils travaillent dans l'import/export mais c’est devenu impossible de faire du commerce.

Heureusement, nous avions des économies donc nous allions bien financièrement. D'autres ont fini par mendier pour avoir de la nourriture - ils ne pouvaient plus en acheter car c’était devenu trop cher. Comme la mendicité était interdite sous l’EI, les gens essayaient de le faire discrètement. Au début, nous avons aidé des membres de la famille en difficulté, mais avec le temps, ce qui a commencé à nous inquiéter a été d’être nous-même à court de nourriture.

Deux sœurs, Fatima et Amira, se retrouvent pour la première fois après deux ans à travers la clôture du camp. Photo : WFP/Alexandra Murdoch

Fatima: « Arriver jusqu’ici a été très difficile, nous avons tellement été arrêtés par l'armée. On nous a dit de rentrer, mais nous savons que notre région n'est pas sûre parce qu’il y a toujours des combats en cours, nous avons donc continué avec toute la famille.

Nous venons tout juste de nous retrouver ici, au camp, il y a une heure.



Nous vivions à seulement 50 mètres les uns des autres dans le même village, mais en deux ans, nous n’avons pas pu nous voir normalement car nous ne pouvions pas sortir.

C'était tellement dur de mener une vie normale. J’étais désespérée, j’avais peur et ma famille me manquait. Aujourd'hui, je revois ma sœur et ma mère pour la première fois en deux ans, et ma mère rencontre sa petite-fille pour la toute première fois.»

Amira : « La vie à Gogjali était dure. L’EI n’autorise pas les femmes à quitter la maison sans se couvrir entièrement, et même comme ça, on ne se sentait pas en sécurité. Nous ne pouvions pas nous appeler car les téléphones portables étaient interdits.»

Hikmet et ses deux fils transportent leurs affaires à travers le camp. Photo : WFP/Alexandra Murdoch

« Nous avons quitté Gogjali hier matin.


Quand nous avons réussi à partir, c’était comme à l’Aïd, nous étions tellement heureux.»

La première chose que j'ai faite en arrivant ici, ça a été de raser la barbe que j’avais été forcé de garder sous l’EI. Maintenant ma femme me trouve beau à nouveau!

Nous nous sommes sentis très limités ces dernières années. Ma femme, Zainab n'avait pas été au marché depuis deux ans. J’allais toujours faire nos courses de nourriture car elle n'était pas autorisée à sortir de la maison. Et puis mon travail s’est arrêté, nous n'avions donc plus de revenu. Nous avons dû vendre deux voitures pour seulement acheter de la nourriture et des biens essentiels pour l'année dernière.

Les garçons ont dû arrêter d'aller à l'école. Nous venions tout juste de les inscrire en cours quand nous avons découvert qu'ils allaient recevoir les enseignements de l'EI, ce que nous refusons complètement. Nous avons donc décidé de les garder à la maison. Cela me bouleverse d’autant plus que ces garçons sont mon monde. »

Jusqu’à présent, le PAM a fourni une assistance alimentaire à 66 000 Irakiens. Photo : WFP/Alexandra Murdoch

Suivez @WFP_FR et @WFP_MENA sur Twitter pour les mises à jour sur la réponse du PAM à la crise de Mossoul.

Vous pouvez soutenir les personnes fuyant Mossoul et d'autres personnes touchées par le conflit en Irak en faisant un don au Programme alimentaire mondial aujourd'hui.

Footnote: Histoire par Alexandra Murdoch. Toutes les photos: WFP/Alexandra Murdoch
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